II
Ses cheveux d’un blanc de lait flottant au vent et ses yeux rouges emplis d’une sombre résolution, Elric fouettait son coursier dans la froide et sombre nuit, à travers la contrée dont les habitants attendaient avec angoisse l’attaque de Jagreen Lern, car sa victoire signifierait non seulement leur mort, mais la mise en esclavage de leur âme par le Chaos.
Déjà, sous la bannière de Jagreen Lern, flottaient les drapeaux d’une douzaine de monarques de l’Ouest et du Sud, qui avaient préféré la collaboration à la mort, plaçant ainsi leurs sujets sous la domination du Chaos… leurs sujets, devenus des automates aux visages vides, aux âmes en esclavage, dont les femmes et les enfants avaient été tués, ou torturés sur les autels baignés de sang où les prêtres de Pan Tang invoquaient les Seigneurs du Chaos avec un succès croissant.
Et ce n’étaient pas seulement ces entités qui venaient sur Terre, mais la matière même de leur effrayant cosmos, qui soulevait la terre en vagues énormes, faisait couler la mer comme de la lave, changeait la forme des montagnes, et donnait aux arbres des fleurs d’épouvante comme il n’en avait jamais éclos sur Terre.
La perverse influence du Chaos se manifestait partout où le Théocrate était passé. Même les esprits de la nature, ceux de l’air, de l’eau, du feu et de la terre, subissaient de monstrueuses transformations. Et il n’y avait personne pour punir Jagreen Lern et ses alliés pour ces crimes. Personne.
Sachant tout cela, Elric chevauchait sauvagement vers l’Ile des Cités Pourpres, espérant y arriver avant que sa pitoyable flotte engage le combat contre le Chaos.
Deux jours plus tard, il arriva au petit port d’Uhaio, à l’extrémité de la plus petite des péninsules Vilmiriennes, et s’y embarqua immédiatement pour l’Ile des Cités Pourpres, qu’il traversa à cheval jusqu’à l’antique forteresse de Ma-ha-kil-agra, qui avait résisté à tous les sièges depuis l’aurore des temps, et était considérée comme la place forte la plus inexpugnable de tout le monde libre. Seul Elric savait ce que son nom signifiait, car il était en une langue oubliée en cette Ère des Jeunes Royaumes. De fait, la forteresse existait déjà avant que les ancêtres d’Elric commencent leurs conquêtes. Ma-ha-kil-agra, le Fort du Soir, où, jadis, une race solitaire était venue mourir.
Dans la grande cour carrée, Tristelune courut à sa rencontre.
— Elric ! Nous vous attendions, car le temps approche où nous devons appareiller. Nous avons envoyé des espions chargés d’estimer l’importance de la flotte de Jagreen Lern. Seuls quatre sont revenus, et encore avaient-ils perdu la raison. Un cinquième vient d’arriver, mais…
— Mais quoi ?
— Vous le verrez. Il a été… changé, Elric.
— Changé ! Changé ! Je veux le voir immédiatement.
Saluant au passage les autres capitaines, il suivit Tristelune dans les profondeurs de la forteresse.
Tristelune s’arrêta devant une chambre et passa sa main dans son épaisse tignasse rousse.
— Voilà, il est là-dedans. Comme je ne tiens pas à le revoir, j’apprécierais que vous y alliez seul.
— Comme tu voudras.
Elric ouvrit la porte en se demandant en quoi pouvait consister ce changement. Il vit, assis devant une table, ce qui restait d’un homme. Comme Tristelune le lui avait dit, il avait été changé.
Elric ressentit de la pitié, mais non pas de l’horreur comme Tristelune, car au cours de ses pratiques magiques, il avait vu bien pis. C’était comme si tout un côté du corps s’était liquéfié pour se solidifier de nouveau au hasard. Cette moitié ainsi que toute une moitié de la tête avaient été remplacées par des rubans de chair semblables à des queues de rats et des renflements pareils à d’énormes abcès. L’espion leva son bras indemne, et les rubans de chair s’agitèrent à l’unisson.
— Quelle magie a provoqué ces modifications ? lui demanda calmement Elric.
Le visage disparate émit une sorte de gloussement.
— Je reviens du Domaine du Chaos, seigneur, et c’est le Chaos qui m’a fait cela. Ses limites s’étendent sans cesse, et je me suis retrouvé dans ses frontières avant de savoir ce qui m’arrivait. Le Chaos accroît son domaine ! Il se pencha vers Elric, et cria d’une voix chevrotante : Et toutes les flottes de Jagreen Lern le suivent, d’immenses escadres de navires de guerre, de transports de troupe, des navires portant de grandes machines de guerre, des navires jetant le feu… toutes sortes de vaisseaux, arborant une multitude d’étendards. Les rois du Sud qui survivent encore lui ont juré fidélité, et il a ajouté toutes leurs ressources aux siennes ! Et partout où il s’avance, le domaine du Chaos s’accroît. Leur nombre les ralentit quelque peu, mais lorsqu’ils arriveront ici, le Chaos sera avec eux. J’ai également vu des navires qui ne pouvaient être d’origine terrestre, des navires grands comme des châteaux, éclatant de couleurs changeant sans cesse !
— Il bénéficie donc de nouveaux appuis surnaturels, murmura songeusement Elric. Ce sont les Navires de l’Enfer dont Sepiriz avait parlé…
— Oui… dit l’homme d’une voix hystérique, et même si nous battons toute leur flotte, nous ne pourrons vaincre ces navires-là ; et la matière chaotique bouillonne autour d’eux et m’a fait ce que vous voyez ! Elle bout, elle déforme, elle change constamment. Jagreen Lern et ses alliés sont à l’épreuve de ses effets néfastes, eux… Voilà tout ce que je sais. Lorsque mon corps eut subi ce changement, je m’enfuis vers l’Ile de Melniboné, qui semble seule avoir été épargnée dans ces parages. Mon corps guérit, rapidement, et je profitai d’un autre navire pour revenir ici.
— Vous avez fait preuve de courage, et vous en serez récompensé, je vous le promets.
— Je désire une seule récompense, seigneur.
— Laquelle ?
— La mort. Je ne puis plus voir l’horreur de mon corps refléter l’honneur de mon âme !
— J’y veillerai, lui promit Elric.
Il resta un instant songeur, puis prit congé de l’espion.
Dans le couloir, il retrouva Tristelune, qui lui dit :
— Cela se présente mal pour nous, Elric.
— Oui, soupira l’albinos. Peut-être aurais-je dû aller d’abord à la recherche du Bouclier du Chaos.
— Qu’est-ce que c’est que cela ?
Elric lui résuma ce que Sepiriz lui avait dit.
— Nous aurions bien besoin d’une telle protection, approuva Tristelune. Mais notre flotte appareille demain, et les capitaines vous attendent dans la salle de conférences.
— Bien… Je vais d’abord aller réfléchir dans le calme de ma chambre. Vous pouvez leur dire que j’irai les rejoindre immédiatement après.
Il verrouilla la porte et repensa aux renseignements fournis par l’espion. Il était évident que, sans aide surnaturelle, aucune flotte, quelle que soit son importance et le courage de ses marins, ne pourrait résister au Théocrate. Et il ne possédait qu’une flotte relativement faible et dénuée de toute aide surnaturelle pouvant s’opposer aux forces destructrices du Chaos. Si seulement il avait ce Bouclier du Chaos… mais il était inutile de regretter sa décision. Et de toute façon, il ne pouvait à la fois se mettre en quête de cette arme et commander la flotte des Cités Pourpres.
Il connaissait par cœur tous les grimoires qui encombraient la pièce, parchemins desséchés, livres, feuillets de métal précieux couvert de symboles anciens… Les esprits élémentaires l’avaient aidé dans le passé, mais ils étaient disjoints et affaiblis par l’action du Chaos.
Il dégrafa son ceinturon et jeta son épée sur le lit couvert de fourrures et de soieries en désordre, puis songea mélancoliquement à ses désespoirs passés, qui lui semblaient de gais intermèdes en comparaison de sa situation actuelle. Malgré sa lassitude, il préférait ne pas assimiler l’énergie volée de Stormbringer, car à l’extase qu’il en ressentait se mêlait un sentiment de culpabilité, une culpabilité qui remontait à son enfance, lorsqu’il s’était pour la première fois rendu compte que le visage de son père n’exprimait pas tant de l’amour que du désappointement d’avoir enfanté un rejeton aussi déficient, un pâle albinos bon à rien sans l’aide de la sorcellerie ou d’herbes magiques.
Elric alla en soupirant vers la fenêtre et laissa courir son regard par-dessus les collines basses, jusqu’à la mer. Sans vraiment s’en rendre compte, il exprima à haute voix le trouble qui l’agitait, sans doute pour soulager la tension qui l’habitait.
— Cette responsabilité me pèse… Le Dieu Mort parlait des hommes et aussi des dieux comme de simples ombres, jouant un petit spectacle de marionnettes avant que le rideau se lève vraiment sur l’histoire de la Terre et que les hommes prennent leur destin en main. Ensuite, Sepiriz me dit que je dois combattre le Chaos et aider à détruire le monde que je connais sans quoi l’Histoire et le Grand Dessein du Destin ne se réaliseront pas. Par conséquent, je dois passer par des épreuves déchirantes afin d’accomplir ma destinée, je dois combattre les hommes et les dieux sans jamais connaître la paix de l’esprit, et je dois causer la mort de notre Ère pour qu’un jour des hommes qui ne connaîtront rien à la magie ni aux sphères supérieures puissent évoluer dans un monde où le Chaos n’aura plus accès et où la justice sera devenue une réalité et non un vague concept dans l’esprit des philosophes.
Il se frotta les yeux avec les paumes de ses mains.
— Ainsi, pour que la Loi domine, le Destin fait d’Elric un martyr, et lui donne une épée aux forces mauvaises qui détruit l’ami comme l’ennemi et tire sa force de leur âme, lame qui me lie au Chaos et au mal, afin que je puisse détruire le Chaos et le mal. Et tout cela ne fait pas de moi un idiot crédule et heureux de se sacrifier, non… Cela fait de moi Elric de Melniboné, et m’emplit d’une indescriptible douleur…
— Mon seigneur parle à haute voix, et ses pensées sont funèbres. Confie-moi plutôt tes peines, Elric, et je t’aiderai à les porter.
Reconnaissant avec étonnement la douce voix, Elric se tourna rapidement vers sa femme Zarozinia qui, son jeune visage exprimant une profonde sympathie, tendait ses bras vers lui.
Il fit un pas vers elle puis il dit avec colère :
— Pourquoi es-tu venue ? Et comment ? Je t’avais dit de rester à Karlaak dans le palais de ton père, en attendant la fin de tout cela, si cela finit jamais !
— Si cela finit jamais, répéta-t-elle en laissant retomber ses bras avec un petit haussement d’épaules.
Bien qu’à peine sortie de l’adolescence, avec ses lèvres rouges et pleines et ses longs cheveux noirs, elle paraissait plus que son âge et avait le maintien qui convient à une princesse.
— C’est une question que nous ne nous posons jamais, dit-il avec cynisme, mais réponds à la mienne : comment es-tu venue ici, et pourquoi ?
Il savait à l’avance quelle serait sa réponse, mais c’était la colère qui le faisait parler, une colère née de son épouvante à la voir si près du danger, d’un danger dont il l’avait déjà sauvée une fois.
— Je suis venue avec les deux mille hommes de mon cousin Opluk, dit-elle en relevant la tête avec défi, qui vont se joindre aux défenseurs d’Uhaio. Je suis venue rejoindre mon mari en un moment où il peut avoir besoin de mon réconfort. Les dieux me sont témoins que je n’ai pas souvent l’occasion de connaître ses états d’âme !
Elric arpenta la pièce avec agitation.
— Par notre amour, Zarozinia, crois que je serais venu te rejoindre à Karlaak si j’avais pu trouver le moindre prétexte pour le faire. Mais tu connais mon rôle, ma responsabilité, ma lourde destinée. Ta présence ne fait qu’augmenter ma peine au lieu de m’aider. Si tout finit bien, nous nous retrouverons dans la joie, et non dans la douleur, comme maintenant.
Il alla vers elle et la serra dans ses bras.
— Oh ! Zarozinia, il eût mieux valu que nous ne nous rencontrions jamais. En de tels moments, nous ne pouvons que nous faire souffrir. Et notre bonheur a été si bref…
— Oh ! dit-elle avec douceur, je te ferai souffrir si tu le veux. Mais je puis également t’apporter le réconfort si tu l’acceptes…
Elric se radoucit.
— Ce sont des mots d’amour, ma Zarozinia, mais les temps ne sont pas à l’amour, et j’ai pour le moment renoncé à toute tendresse. Essaie de faire de même, cela nous évitera à tous deux des complications inutiles.
Sans colère, elle s’éloigna lentement de lui, puis désigna Stormbringer avec un sourire ironique.
— Je vois que ta maîtresse partage toujours ta couche, dit-elle, et que tu ne la repousses plus, car ce noir Nihrain t’a fourni un prétexte pour la garder toujours près de toi. La Destinée, n’est-ce pas ? Ah ! que de choses les hommes n’ont-ils pas fait en son nom ! Et qu’est la Destinée, Elric, peux-tu me le dire ?
Il secoua la tête.
— Tu me poses cette question par malice, je n’essaierai pas d’y répondre.
— Oh ! Elric, s’écria-t-elle, j’ai voyagé pendant de longs jours pour te voir, et tu m’accueilles avec colère !
— Non ! s’exclama-t-il. Pas avec colère, mais avec peur. J’ai peur pour toi de même que j’ai peur pour le sort du monde. Accompagne-moi au navire demain matin et ensuite, je t’en supplie, retourne à Karlaak sans perdre une heure.
— Si tu le désires.
Elle retourna lentement dans la petite chambre adjacente.